léa Baladaccini et Orane pozzo di borgo

 

 

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"Je serai tes yeux, je serai tes mains, je lui dirai tes mots" ...

Je dépose aussi quelques fleurs à l’endroit où Orane est tombée tout à proximité de Léa Nous sommes partis le mercredi 26 août 2009 pour Las Vegas. Nous n’avions emporté qu’un bagage à main pour ne pas rater les correspondances. Trois vols qui devaient s’enchaîner très rapidement, juste le temps de courir d’un terminal à l’autre : Marseille – Paris ; Paris – Minneapolis ; Minneapolis – Las Vegas.

12 heures de vol pendant lesquels il est impossible de dormir et où l’angoisse s’accroît au fur et à mesure que nous approchons de Las Vegas. De plus, s’ajoute à notre immense tristesse notre épuisement
(déjà 3 nuits sans dormir et sans manger depuis la nuit terrible du 23 août).

Arrivés à l’aéroport de Las Vegas, le mercredi à 18 h 15, nous sommes attendus par Monsieur le Consul de France à Los Angeles, David Martinon et deux personnes qui travaillent pour Cousins d’Amérique. Ils nous amènent immédiatement au motel où nous devons séjourner (celui où tous les enfants avaient passé leur avant-dernière nuit avant l’accident).

Après une première discussion avec Isabelle Krintz la monitrice responsable du séjour aux Etats Unis, qui nous explique comment s’est passé l’accident, Monsieur le Consul nous propose de rencontrer la monitrice qui conduisait le van accidenté : j ’appelle mon frère pour obtenir son feu vert et pour nous mettre d’accord sur ce que je dois dire : je ne suis que son porte-parole. Nous partons à l’hôpital ou Nassera Soudani  accepte de nous rencontrer en présence de sa sœur et de la psychologue mandatée par le Consulat de France.

Elle a l’air très ébranlée, on le serait à moins, 2 adolescentes sont décédées !

En l’état actuel de nos connaissances sur le drame, je suis chargée par mon frère de ne pas l’accabler,  juste de  l’écouter.

Nous pleurons ensemble la mort de Léa. Je la laisse parler, elle n’évoque pas l’accident et ne fait que des éloges sur Léa. Elle me confirme que Léa avait déjà été blessée à la lèvre lors d’un freinage brusque du van dans les rues de Las Vegas et que  ce jour là, c’était Isabelle Krintz qui conduisait. Celle-ci présente lors de cet entretien, bouleversée, quitte précipitamment la chambre suivie de la psychologue qui essaie de la retrouver.

Nous quittons alors l’hôpital avec Monsieur le Consul, choqués de cet entretien avec Nassera. : je sais qu’elle devra porter le fardeau de ces deux décès mais je sais aussi qu’elle pourra un jour se reconstruire, se marier et avoir des enfants. Ma nièce, elle, est morte ! Elle ne connaîtra jamais l’amour, n’aura jamais d’enfants, sa vie s’est arrêtée à 17 ans, l’âge où tout est permis, l’âge où tout semble possible…

Monsieur le Consul nous propose alors de nous restaurer avant de revenir au motel, c’est un homme simple avec de grandes qualités humaines. Ce n’est pas un repas officiel, nous discutons librement. Après un repas sommaire nous rentrons ensemble au motel, puisque lui aussi dormira là cette nuit ( le consulat se trouvant à Los Angeles).

C’est notre première nuit aux Etats Unis. Elle sera très courte, nous sommes réveillés à 3 heures du matin par un coup de fil de France. Nous ne pouvons plus nous rendormir, les pensées nous assaillent, le chagrin nous submerge. Ce matin nous devrons louer une voiture pour rejoindre Léa. Il y a 5 heures de route à travers le désert. Il y fait 50°c. Comment cela va-t-il se passer ?

Vers 9 h 00 , nous partons à la chambre funéraire de Las Vegas, Léa ne s’y trouve pas , elle est à Long Pine. Mais l’équipe de Cousins d’Amérique et l‘attachée consulaire Adeline Hamel doivent  y apporter les bagages d’Orane.

Nous, nous n’avons pour l’instant que l’appareil photo de Léa…

Nous partons alors pour récupérer la voiture de location chez Avis dont les bureaux se trouvent près de l’aéroport. Cela va prendre beaucoup de temps. Minh, mon mari et Adeline Hamel  partent s’occuper des formalités tandis que je reste avec Isabelle Krintz sur le parking où nous allons parler plus d’une heure. Elle évoquera les conditions réelles du voyage et me fera part de ses regrets concernant la dernière nuit avant l’accident, elle évoque aussi une enveloppe financière qui ne lui permettait pas une autre nuit de motel.

Au bout d’un certain temps, nous prenons congé d’Isabelle Krintz qui doit se rendre à l’aéroport pour prendre son vol de retour pour la  France et nous partons pour la ville de Long Pine, située au bout de la Death Valley , là ou se trouve Léa.

Nous récupérons la voiture de location mais à peine  une heure de route écoulée, un  voyant de sécurité   se met à clignoter. Nous tentons d’appeler le SAV sans succès .Aussi  nous décidons alors de rebrousser chemin afin de ne pas prendre de risque lors de la traversée de la Death Valley. Nous retournons donc chez Avis  pour changer de véhicule  ce qui va nous retarder de plus de 3 heures, alors que je savais que mon frère ne dormirait pas de la nuit pour attendre notre appel. Nous devions partir vers 9 h et nous ne partirons finalement qu’à 15 h et pour 5 heures de route dans le désert. Nous nous arrêtons à Indian Springs,  où les enfants ont passé leur dernière nuit dans un champ, à la belle étoile, près d’une station service aprés avoir quitté Las Végas à minuit et demi. C’est environ  à 1 heure de route de Las Vegas.

A partir de là, les routes deviennent désertes, droites et monotones mais très larges. Nous cherchons des indices pour découvrir l’endroit de l’accident mais nous ne voyons rien.

Plus nous approchons de Long Pine, plus c’est difficile pour moi et je me dis que peut être, je ne pourrais pas voir Léa ce soir. Mais Adeline me dit que le Coronaire (médecin légiste attaché à la justice américaine) a été prévenu et nous attendra  quelle que soit l’heure. Je me raisonne, je n’ai pas le choix, je dois y aller ce soir malgré mon appréhension. Je redoute de garder en mémoire l’image de Léa défigurée dans l ’accident, ce serait terrible et cela me hanterait pour toujours. Mais  je sais que mon mari ira la voir le premier et que si c’est trop dur il ne me laissera pas aller la reconnaître. Ne pas la voir est-ce possible ? Je me dis que j’ai fait tout ce chemin pour elle, cela serait trop dur de renoncer au dernier moment.

Nous arrivons enfin à Long Pine. C’est une jolie ville au pied du Mont Whitney La chambre funéraire ressemble à une petite maison, l’endroit n’est pas sordide. Le coronaire nous accueille, c’est un homme très posé et qui paraît très humain : Léa lui a été confiée. Il nous fait asseoir dans son bureau et nous explique  toutes les démarches, il nous fait signer plusieurs documents officiels pour le transfert de Léa en France.

Il nous remet toutes les affaires de Léa : sa valise, plusieurs enveloppes avec à l’intérieur son téléphone portable, son porte-monnaie…

Puis il nous remet une grande enveloppe contenant le certificat de décès. Ce moment là est terrible, mais là lecture du document nous marquera à vie, il est stipulé «MASSIVE INTRACRANIAL TRAUMA – FRACTURE OF THE SKULL AND SUDBARACHNOID HEMORROHAGES ». Mon mari qui est médecin et bilingue m’expliquera qu’il s’agit   d’une fracture massive du crane : il me confirme que vu la gravité des blessures Léa est bien morte sur le coup , sans souffrir. Mon angoisse est à son comble. Dans quel état vais-je retrouver ma Léa ? Je sais qu’elle est là tout près de moi derrière le rideau. Le coronaire continue à parler et on sent qu’il pèse chaque mot pour s’adresser à nous, il nous dit qu’il a lui-même des enfants et qu’il comprend notre souffrance et la souffrance des parents de Léa, qu’il est à notre entière disposition et que nous pouvons rester le temps que nous voulons avec elle.

Avant de la voir, il nous montre une photocopie du passeport de Léa, et là stupeur ! Je ne la reconnais pas sur la photo. Le dernier espoir que ce ne soit pas ma nièce me fait dire : Non ce n’est pas Léa sur la photo ! Je sors une photo d’elle que j’ai amenée avec moi. Le coronaire la regarde et me répond  tristement : oui c’est Léa.

Voulez-vous voir le passeport original ? J’accepte.

Sur son passeport elle ressemble à sa maman et je lis LEA JOHANNA CLAUDIA BALDACCINI née le 23 avril 1992. Il n’y a pas d’erreur,  Mais il fallait absolument qu’un de nous  soit là , pour ne pas laisser la place au doute, à l’erreur. Nous voilà au pied du mur, nous sommes prêts…

Mon mari et le coronaire passent dans la pièce d’à côté sans ouvrir le rideau et moi, j’attends. Ils reviennent quelques instants plus tard  et mon mari me dit que je peux venir. Le coronaire ouvre alors le rideau et je la vois à quelques mètres, là , allongée . Je m’arrête pétrifiée mais mon mari me prend par la main et me demande d’avancer, les larmes coulent sur mon visage. Je m’approche, elle est là, ma petite Léa, ma nièce chérie comme si elle dormait. Ses cheveux ont été brossés. Son visage semble reposé. Elle est belle. C’est Léa. Je passe ma main dans ses cheveux, je lui caresse la tête et là sous mes doigts je sens les blessures de son crâne. Je retire ma main et l’embrasse sur le front. Je lui parle, je n’arrête pas de lui parler, je lui dis que je suis là pour représenter ses parents qui anéantis par le chagrin  n’ont pas pu venir. Je lui dis que je suis venue pour lui apporter les derniers cadeaux de toute la famille.

Cela semble morbide mais nous allons filmer et photographier Léa , peut être un jour ses parents voudront voir ces images, peut être en auront-ils besoin pour les aider à faire leur deuil.

Spontanément  avec mon mari nous organisons une petite cérémonie. Je lui lis à haute voix toutes les lettres : celle de la famille, grands-mères, sœur, cousins et amis proches.

Je lui remets autour du cou le foulard rose que sa sœur Manuéla lui avait ramené d’Ardèche et le dessin qu’elle lui avait préparé pour son retour : comme Manuéla me l’avait demandé, je lui pose sur le cœur.

Mon fils Arnaud tenait à lui offrir son collier que je glisse entre ses doigts.

Puis j’appelle mon frère Gilles qui en France a attendu toute la nuit.

Pour qu’il puisse  faire un dernier adieu à sa fille, par téléphone interposé : je pose alors mon téléphone sur  l’oreille de Léa. C’est un moment terrible où j’entends la voix de mon frère parler à sa fille,  morte, de l’autre côté de l’Atlantique.

La grand-mère maternelle fera à son tour un dernier adieu.

Nathalie, sa mère, ne peut pas affronter une telle épreuve, elle s’en sent incapable.

 

Je souffre de voir Léa morte, et je souffre de voir la souffrance de ses parents.

Je sais qu’il va falloir quitter Léa et je demande au coronaire si je peux revenir demain. Son cercueil est là. Il est blanc comme l’a souhaité sa maman. Il est beau, orné de fleurs roses. L’intérieur est en taffetas rose avec des fleurs brodées. Mais je voudrais que Léa n‘y soit  installée que cette nuit, sans qu’il soit refermé, afin qu’elle puisse s’y habituer doucement. J’embrasse Léa et lui dis que je reviendrai demain.

Nous sommes complètement vidés, épuisés par autant d’émotion intense mais quelque part, le fait d‘avoir pu enfin voir Léa, de la toucher et l'embrasser nous a un peu apaisés.

Nous rentrons nous coucher complètement épuisés de fatigue. Le lendemain, Léa est installée dans le cercueil, je vais y placer tous les cadeaux que j’avais amenés la veille :  son sweat shirt « I love New York » que Nathalie m’avait confié. Léa adorait les Etats Unis, c’était son deuxième voyage, et comme le dit si bien Nathalie «Ce n’est pas les Etats Unis qui ont tué Léa ».

Je cherche dans la valise le pantalon baggy préféré de Léa. Je le pose sur ses jambes comme le souhaitait sa maman.

La veille j’avais demandé  au coronaire la possibilité de couper une mèche de ses cheveux. : comme convenu, il a posé sur le banc de la chapelle une paire de ciseaux et deux enveloppes…

Peut être un jour ses parents seront-ils capables d’ouvrir ces enveloppes ? Je ne sais pas, pour l’instant, je les garde chez moi très précieusement.

Je m’approche de Léa pour l’embrasser une dernière fois. Je lui explique que nous allons nous retrouver en France dans quelques jours, que nous ne pouvons pas rentrer ensemble, mais que tout le monde l’attend là bas. Je suis venue pour lui dire qu’elle n’est pas seule. Je lui explique  que pour ses 18 ans, nous voulions l’emmener en Australie avec nous. Désormais tous nos voyages lui seront dédiés et c’est à travers nos yeux qu’elle continuera à vivre…je lui rappelle encore combien nous l‘aimons, je lui demande alors de nous faire un signe, un petit signe , juste un petit signe…

Je sais que c’est la dernière fois que nous pourrons voir Léa car après la fermeture du cercueil et son transport pour la  France il ne sera plus possible de l‘ouvrir.

C’est le moment : avec précaution et gestes mesurés, le coronaire replie le taffetas autour du corps de Léa, et procède à la fermeture du cercueil avec des rivets. Nous sommes le vendredi 28 août 2009.

Lundi, Léa partira pour Los Angeles où les scellés officiels seront posés. Los Angeles, ville qui la faisait tant rêver, Sunset Boulevard, Beverly Hills... Tout cela malheureusement elle ne le verra jamais… Elle qui avait tant rêvé devant la brochure de Cousins d’Amérique, c’était pourtant prévu dans le planning  du voyage.

Nous décidons maintenant de nous rendre sur les lieux de l’accident, après être passés chez l’unique fleuriste du village récupérer une gerbe de fleurs. Nous partons rejoindre le sergent chef Franconne de Long Pine  qui va contacter le sergent Dalrash l’officier qui était de permanence le jour de l'accident et qui nous attendra 2 heures plus tard près d’une station service. Car là bas les téléphones portables ne captent pas.

Le sergent très ému nous prend dans ses bras et pleure avec nous, c’est lui qui a été appelé sur les lieux du drame. Il est très choqué, il a lui-même perdu un enfant. Il nous mène à la zone  précise où s’est déroulé l’accident et nous montre l’endroit où le van a arrêté sa course folle à plus de 100 mètres après sa sortie de route. A l’endroit où Léa est tombée, une croix a déjà été érigée par une personne anonyme. Sur cette croix est accrochée une fleur en verre ; juste à côté un balisage orange marque la place du corps d’Orane, il n’y a pas de croix  (Orane n’est pas décédée sur place).

Je dépose les fleurs au pied de la croix et un papillon rose symbolique.

Je dépose aussi quelques fleurs à l’endroit où Orane est tombée tout à proximité de Léa.

Nous nous recueillons une dernière fois, puis nous décidons de partir. Le sergent tient à nous inviter chez lui pour nous présenter à sa famille .

Il nous amène ensuite voir le van accidenté en cours d’expertise afin de savoir s’il y a eu défaillance mécanique : l’état du véhicule est impressionnant, nous en faisons le tour et restons sidérés.

Enfin nous reprenons la route pour Las Vegas où nous laissons Adeline à l’aéroport, elle qui nous a accompagnés et soutenus durant ce terrible périple. Je tiens à la remercier pour son efficacité et pour ses qualités humaines.

On ne sort pas indemne d’une telle épreuve et bien sûr, mon mari et moi avons eu le contre coup de tout ce voyage. Nous nous effondrons en pleurs..

Nous ne rentrerons pas directement en France, nous souhaitons reprendre nos esprits avant de retrouver nos enfants et surtout nous désirons marcher sur les traces de Léa, une sorte de pèlerinage, avant de quitter Las Vegas.

Las Vegas c’est la ville de la fête et du jeu. Je ne doute pas que Léa s’y soit sentie comme un poisson dans l’eau. Toutes ces lumières, toute cette agitation, ce mouvement… Mais nous sommes complètement en décalage. Nous sommes dans un autre monde, un monde parallèle de tristesse, d’images obsédantes et nous ne sommes que spectateurs du bonheur des autres.

Nous déambulons dans la ville, nous allons au Circus où les enfants avaient pris les pan cake à volonté pour leur petit déjeuner .

Nous sommes allés chez M&M's là où Léa a acheté des chocolats. Mon Mari les a choisis rose et blanc en son honneur, puis nous nous sommes baignés dans la piscine d’où Léa avait téléphoné à sa maman l’avant dernière nuit précédant le drame pour lui dire « qu’il était 3 h 00 du matin à Las Vegas et qu’ils se baignaient avant d’aller se coucher ».

Nathalie m’a avoué lui avoir dit de bien profiter de son voyage, de s’éclater car une dure année de terminale S s’annonçait, elle n’a jamais pensé qu’il pouvait y avoir une suite aussi dramatique à ce voyage, jamais elle n’a pensé que l’encadrement ne serait pas à la hauteur…

Voilà, c’est terminé, nous reprenons l’avion avec la valise de Léa que je conserverai chez moi. Seuls les cadeaux à l’attention de Manuéla lui ont été remis… Ce fut là encore très difficile, très émouvant.

Nous avons affronté une terrible épreuve, mais les obsèques et l’enterrement nous attendent, nous repartons vers Gilles, Nathalie et Manuéla.

Je caresse la poignée de la valise parce que je sais que Léa y a posé ses mains, je conserve également son téléphone parce que je sais qu’elle l’a collé à son oreille. Il est éteint et cabossé mais pourtant il sonne tous les soirs à 22 h 30. C’est l’alarme, il fonctionnera jusqu’à ce que la batterie soit épuisée, il sonne toujours, je le mets sous mon oreiller et j’y vois un signe, un signe de Léa qui me dit "tu vois, je suis encore avec toi, je suis encore avec vous…"

Ma Léa adorée, je t’aime. Partager

Article de presse: http://www.laprovence.com/actu/dernier-hommage-a-la-marseillaise-decedee-a-las-vegas